Le papier à beurre

Le papier à beurre est un objet jetable, produit en grande quantité et rarement conservé. Pourtant, c’est un formidable témoin du monde rural, plus précisément des «pays à beurre» (au nord) par opposition aux «pays à huile» (au sud).

Avant l’apparition du papier à beurre, les fermières vendent leur production au détail à la motte. Puis vient le temps où l’on prépare le marché à la ferme en pesant le beurre d’avance et en le formant par estampage avec le couvercle du moule en bois. De plus, on commence à utiliser l’emballage végétal (feuilles d’oseille) pour envelopper les plaquettes ainsi obtenues afin de pouvoir les transporter sans dommage dans des paniers à beurre. Enfin, lorsque la production est bonne, on se tourne vers l’imprimeur pour commander son propre papier.

Emballage personnalisé

Destiné à l’emballage alimentaire, le papier à beurre fabriqué de façon traditionnelle est réalisé à partir de papier sulfurisé. Texte et illustrations sont imprimés à l’encre alimentaire de couleur bleue, verte ou rouge, selon que le beurre est cru, demi-sel ou salé.

Pour acheter son papier à beurre, le fermier se rend à l’imprimerie du chef-lieu de canton où il choisit texte et image parmi des modèles, comme pour des menus ou des cartes de visite. À Saint-Martin-aux-Buneaux, certains agriculteurs se rendent à Cany (papeterie Levasseur) d’autres à Fécamp (imprimerie Banse).

Le texte comporte, par ordre d'importance : le nom du fermier (le maître) ; le nom de la ferme ou du lieu-dit ; le nom du village et le département – Seine-Inférieure jusqu'au 20 mai 1955 puis Seine-Maritime ; la catégorie du beurre – extra-fin, fermier d'herbage, fin d'écrémeuse, salé, demi-sel, pasteurisé, laitier, etc. ; le poids net à l'emballage ; le nom et l'adresse de l'imprimeur, le numéro de téléphone et pour les papiers contemporains le code postal et les mentions légales telles que la date de péremption.

Le plus souvent, les illustrations sont proposées par l’imprimeur parmi des modèles standard qui reprennent le dessin du couvercle du moule à beurre, lui aussi standard (fermière et vache). Elles peuvent aussi être faites sur commande lorsqu’il s’agit de la reproduction d’un élément du patrimoine (manoir).

Les papiers à beurre des Trente Glorieuses (1945-1975) font la part belle aux progrès techniques, notamment à l’écrémeuse centrifuge puis au pot de machine à traire. Au contraire, afin de répondre à l’attente des consommateurs, les modèles les plus récents font appel au terroir et à l’authenticité avec le bâtiment en colombage, la fermière en costume traditionnel portant deux seaux ou trayant à la main, etc.

Un filet, un liseré ou une frise, selon l’importance, sert de cadre au texte et aux illustrations. Par sa couleur et son graphisme cet élément rappelle les carreaux de faïence de Delft et les festons hollandais que l’on fixait sur la poutre de l’âtre. Seul le nom de l’imprimeur est, par convention, hors cadre.

Pour certains, la thématique bucolique évoque également les scènes champêtres reproduites sur les toiles de Jouy.

Le beurre, l’argent du beurre et la fermière

Dans le Pays de Caux, à la ferme, la fabrication et la vente du beurre est traditionnellement la tâche de la «Maîtresse». Chaque semaine, après le marché elle reçoit ainsi sa «paie de beurre» avec laquelle elle gère une partie du budget familial.

Pourtant, chose étonnante, le papier à beurre  est le plus souvent au nom de l’homme en tant que chef d’exploitation. Même veuve, si la femme continue à exploiter les terres, elle conservera la plupart du temps l’intitulé au masculin. Il y a cependant quelques exceptions, notamment à Saint-Martin-aux-Buneaux, avec les mentions «Veuve Delalandre» et «Madame Charles Eudier» (ce libellé s’expliquant peut-être par le statut particulier de métayage dont bénéficiait cette dernière…).

Lorsqu’un fermier sait qu’il va cesser de produire du beurre, en bon Cauchois économe, il ne passera pas de nouvelle commande de papier à beurre personnalisé à l’imprimeur mais se contentera de feuilles blanches… dont le reliquat servira de papier calque pour faire de la broderie ou pour recopier les cartes de géographie…

 

 

Papier-modèle conservé par l’imprimeur. Les trois nombres rajoutés à la main correspondent 1°) au numéro d’ordre attribué au client,  2°) à la quantité commandée, 3°) à la date de livraison.

 

 

Les accents sont parfois fantaisistes (accent circonflexe sur « écrémage »).

 

 

Papier antérieur à 1955 portant la mention «Seine-Inférieure».

 

 

Une nouvelle faute d’accent sur écrémage…

 

 

Sur ce papier, la fermière a légèrement changé (vêtements, gestes) ainsi que l’écrémeuse.

 

 

La référence au château de Saint-Martin-aux-Buneaux est gage de qualité.

 

 

Papier antérieur à 1956 (décès de M. Charles Eudier).

 

 

Papier à vocation purement informative : la fermière, l’écrémeuse et les frises ont disparu.

 

 

Aujourd’hui, la référence au sel de Guérande est un argument commercial…

 

 

… et les vaches stylisées ont remplacé l’écrémeuse et la fermière !

Patrick LEBOURGEOIS

 

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